Des nénuphars « rougissant comme une
fraise », d’autres « montrant le blanc et le rose proprets de la
julienne », ceux, enfin, aux teintes « bleuâtres et glacées »,
ressemblant aux pensées des jardins… Les nénuphars figurent parmi les fleurs
emblématiques de A la Recherche du temps perdu de Marcel Proust. Mais ils ont
inspiré aussi beaucoup d’autres écrivains. Ces merveilles aquatiques poussant
dans le monde entier ont peut-être été parmi les premières fleurs à apparaître
sur la Terre. Selon Patrick Mioulane (cf. Dites-le avec des fleurs), le mot « nénuphar » viendrait de l’égyptien nanoufar,
« les belles », nom que l’on attribuait à ces fleurs dans l’Egypte
ancienne, où elles étaient considérées comme sacrées. Le mythique nénuphar bleu d’Egypte
compte parmi les plus beaux du genre…
« Sur l’eau s’étendent de larges feuilles rondes
et luisantes, d’un vert sérieux ; sur ces feuilles s’épanouissent de belles
roses blanches doubles ; c’est le nénuphar ; c’est le lis des
étangs. On le voit tenir ses feuilles roulées sous l’eau pendant tout le temps
qu’il y a du froid à craindre ; mais aussitôt que la belle saison est
assurée, il allonge les pétioles de ses feuilles, et elles viennent s’étaler
sur la surface de l’eau ; les fleurs ne tardent pas à sortir de l’eau en
bouton et à s’épanouir ; le soir elles replient leurs pétales et
reprennent la forme de boutons. Quand la fleur est fécondé, quand elle a passé
le temps des amours, elle n’a plus besoin d’air ni de soleil, elle redescend
sous l’eau et ne remonte plus à la surface ; c’est là que se forme et que
mûrit le fruit, c’est là que les graines qu’il contient seront semées dans la
terre du fond de la mare.
Dans un autre coin est le nénuphar à fleurs jaunes, dont la fleur est
simple, mais dont les mœurs sont exactement les mêmes. On a beaucoup parlé des
qualités du nénuphar ; les apothicaires ont longtemps fait avec ses
racines un électuaire de chasteté fort en réputation. Les moines et les
religieuses en font usage dans les couvents. Cependant cette vertu est plus que
douteuse, depuis qu’on a remarqué que les paysans de certaine partie de la
Suède considèrent la racine du nénuphar comme alimentaire, et la font entrer
dans la composition de leur pain… Or, il y a encore des Suédois, et il en naît
tous les jours. » Alphonse Karr (1808-1890)
[Après l’évocation, dans Du côté de chez Swann, d’un nénuphar isolé, faisant penser à un
neurasthénique, place à la description de « véritables jardins de
nymphéas » cultivés par un propriétaire « dans les petits étangs que
forme la Vivonne »]
« Ça et là, à la surface, rougissait comme une fraise une
fleur de nymphéa au cœur écarlate, blanc sur les bords. Plus loin, les fleurs
plus nombreuses étaient pâles, moins lisses, plus grenues, plus plissées, et
disposées par le hasard en enroulements si gracieux qu’on croyait voir flotter
à la dérive, comme après l’effeuillement mélancolique d’une fête galante, des
roses mousseuses en guirlandes dénouées.
Ailleurs un coin semblait réservé aux espèces
communes qui montraient le blanc et le rose proprets de la julienne, lavés
comme de la porcelaine avec un soin domestique, tandis qu’un peu plus loin,
pressés les unes contre les autres en une véritable plate-bande flottante, on
eût dit des pensées des jardins qui étaient venues poser comme des papillons
leurs ailes bleuâtres et glacées, sur l’obliquité transparente de ce parterre
d’eau ; de ce parterre céleste aussi : car il donnait aux fleurs un
sol d’une couleur plus précieuse, plus émouvante que la couleur des fleurs
elles-mêmes ; et, soit que pendant l’après-midi il fît étinceler sous les
nymphéas le kaléidoscope d’un bonheur attentif, silencieux et mobile, ou qu’il
emplît vers le soir, comme quelque port lointain, du rose et de la rêverie du
couchant, changeant sans cesse pour rester toujours en accord, autour des corolles
de teintes plus fixes, avec ce qu’il y a de plus profond, de plus fugitif, de
plus mystérieux – avec ce qu’il y a d’infini – dans l’heure, il semblait les
avoir fait fleurir en plein ciel. »
Marcel Proust (1871-1922)
Sources:
Alphonse Karr, Voyage autour de mon jardin, Paris, éd. Calmann-Lévy, s.d., p. 216.
Marcel Proust, Du côté de chez Swann, édition présentée et annotée par Antoine Compagnon, Paris, éd. Gallimard, 1988, pp. 167-168.
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