Quel contraste entre leurs parures magnifiques
et les milieux modestes où elles poussent! Elles émaillent de leurs couleurs
vives les prairies et les champs de blés, mais elles ne dédaignent pas non plus
les lieux incultes, les terrains vagues et les bords de routes, tout aussi peu
engageants. Ces derniers en particulier recèlent des trésors botaniques et
floristiques à n’en pas finir. Pavots, bleuets, chicorées, campanules, œillets,
séneçons, consoudes, mauves sauvages, bouillons-blancs, scabieuses, linaires… y
prospèrent en formant parfois des tableaux multicolores de toute beauté. On les
ignore souvent juste parce qu’elles ne sont pas « rares », parce
qu’elles poussent à profusion et à portée de main. Heureusement, les écrivains
et les poètes ont toujours été sensibles à leur beauté délicate…
« La fureur de croître, la passion de fleurir, se calment dans la
nature à la fin de juin. […] Tous les jaunes épars, qui multipliaient en avril
la couleur du poussin, ont passé. Chicorée sauvage, bleuet, brunelle :
voilà les derniers bleus de la saison, entre les vagues des blés pâlissants.
Mais déjà la campanule sauvage, la jacée, les scabieuses, font songer au mauve
des colchiques, veilleuses nées des premières nuits fraîches. » Colette (1873-1954)
« Lorsque je redescends dans les vallées, je contemple à nouveau le spectacle des modestes (mais belles) espèces de bords de routes et des grands chemins ; ou les rudérales, propres aux ruines et aux décombres. L’orpin rose. La silène blanche, ou compagnons blanc, et sa cousine, la silène dioïque, ou compagnon rouge ; les molènes, ou bouillons-blancs, en chandeliers jaunes, avec plus ou moins de branches selon l’espèce ; l’achillée millefeuilles en plateaux de petites fleurs blanc rosé ; avec, encore, les bataillons des campanules – à feuilles rondes, à feuilles étroites, étalées, carillon, à feuilles de pêcher… Les champs cultivés sont restés plutôt petits par ici ; et [...] encore peu touchés par la monstruosité des engins mécaniques, des engrais chimiques, des pesticides et des OGM. Ils offrent, en juillet-août, l’occasion de savourer la présence, de plus en plus rare dans nos campagnes, de ces parures des moissons [...] qu’incarnent les bleuets, les coquelicots, les nielles des blés, les mourons des oiseaux, les pensées sauvages, les marguerites, les camomilles, les chrysanthèmes des moissons… » Yves Paccalet (né en 1945)
« De grandes molènes placides, avec l’avancée de l’été, de texture veloutée, d’un ton verdâtre terne et clair, poussent partout dans les champs : d’abord les grandes rosettes de la terre, plantes basses en bouquet, aux feuilles larges, huit, dix, vingt feuilles par plante ; nombreuses sur les vingt acres de friche au bout de l’allée, en particulier près des piquets de renfort des palissades ; puis proches du sol, mais se relevant bientôt, des feuilles larges comme la main, et les plus basses deux fois plus longues, si fraîches et pleines de rosée le matin, des tiges maintenant haute de quatre ou cinq pieds, ou même de sept ou huit. Les fermiers, je m’en rends bien compte, trouvent que la molène n’est qu’une herbe misérable et sans valeur, mais je l’ai prise en affection. Chaque chose comporte sa leçon, renfermant la suggestion d’autre chose et, ces temps derniers, je pense que tout se concentre pour moi dans ces robustes herbes aux fleurs jaunes. En descendant l’allée tôt le matin, je m’arrête devant leur douce toison laineuse, devant leur tige et leurs larges feuilles brillant d’innombrables diamants. Chaque année, depuis trois étés maintenant, nous nous sommes retrouvés, elles et moi, en silence ; je passe de longs moments debout ou assis parmi elles, à rêver et, tressées avec le reste, tant d’heures et d’humeurs favorables à un rétablissement partiel de mon âme saine ou malade, ici même, aussi près de la paix qu’elle peut l’être. »
Walt Whitman (1819-1892)
Walt Whitman (1819-1892)
[L’Aigoual, au bord sud-est des Cévennes] « Je me
mets en marche à la maison forestière de l’aire de la Côte [...]. Les talus
se hérissent de lauriers de Saint-Anoine, ou épilobes à feuilles étroites (Epilobium
angustifolium). Ces plantes dégingandées me bénissent de leurs plumeaux de
fleurs roses. Elles hantent les lieux frais et les montagnes de tout
l’hémisphère nord. Elles sont circumboréales. Les chamans de Sibérie en usaient
dans leurs rites. Les Américains les baptisent fire weeds (« herbes
de feu ») parce qu’elles recolonisent le sol après les incendies : ce
sont des plantes pionnières. » Yves Paccalet (né en 1945)
« "L’aile" de la fleur de la grande consoude est remarquable par
la beauté de ses spires et la régularité avec laquelle elles diminuent jusqu’au
centre. Peut-être ceci s’affirme-t-il le mieux dans les échantillons les plus
ternes. » Gerard Manley Hopkins (1844-1889)
« Passant une dernière inspection avant de partir, j’étais revenu
devant la plante mystérieuse dont, depuis des semaines, j’attendais que s’ouvrent
les boutons. Enfin me serait révélé qu’il s’agissait bien d’une orchidée, mais
alors inconnue de moi. Sans doute, la retrouverai-je flétrie, quinze jours plus
tard, et ne saurai-je jamais qui elle était. Aussitôt rentré, je descends la
voir. Elle est tout juste épanouie. C’est bien une orchidée, mais laquelle ?
Il me fallut de longues recherches dans les livres des spécialistes ; un
seul décrivait et illustrait l’helléborine à fleurs étroites (Epipactis
leptochila, Godfrey), précisant qu’il s’agissait d’une espèce « très
mal connue et à rechercher. » Certes, elle aurait pu m’échapper, car ses
fleurs vert jaunâtre, marquées au cœur de rouge foncé, n’attirent guère l’attention,
mais par chance j’avais failli mettre le pied dessus. Ainsi, je tiens enfin la
pièce rare et se trouve récompensée ma patience, comme par hasard après
plusieurs jours humainement détestables. » Jacques Brosse (1922-2008)
« La scabieuse a eu autrefois une fort belle
position dans le monde ; elle a guéri radicalement plusieurs maladies plus
que désagréables, entre lesquelles il faut compter la gale. Le diable,
disait-on, furieux de ce que cette plante précieuse venait ainsi entraver les
opérations de quelques-uns de ses ministres, se plaisait à mordre l’extrémité
de sa racine dans l’espoir de la faire périr ; et aux incrédules on
montrait pour preuve cette racine toujours coupée, à son extrémité, du moins
dans une des variétés de la scabieuse. Mais on pense bien que la scabieuse, qui
guérissait si bien les autres, n’était pas embarrassée pour se guérir
elle-même. Il paraît qu’aujourd’hui la scabieuse est étrangement déchue,
qu’elle ne guérit plus rien, et qu’elle sert seulement d’asile à trois ou
quatre insectes ; du moins on trouve ces deux jugements portés sur elle
dans les livres de l’ancienne et de la nouvelle médecine. » Alphonse Karr (1808-1890)
« Quand je suis assis dehors ou que je me promène,
je ne peux regarder autour de moi sans […] voir deux [papillons] […] voleter
dans l’air en un badinage amoureux. Puis leur couleur inimitable, leur
fragilité, leur mouvement particulier, et cette étrange façon qu’ils ont
fréquemment de quitter leur foule pour monter, monter dans le libre éther, sans
apparemment jamais revenir. Je regarde le champ, ces ailes jaunes qui
scintillent doucement partout, et beaucoup de fleurs neigeuses de carotte
sauvage, gracieusement penchées sur leurs hautes tiges effilées […]. »
Walt Whitman (1819-1892)
Walt Whitman (1819-1892)
« Le sceau-de-Salomon est une tige rivulaire, d’une courbe gracieuse, aux belles feuilles glauques, ovales, et qui porte tout du long, et du même côté, des fleurs blanches qui ont l’air de boucles d’oreilles de petites filles d’autrefois. Elles sont suspendues à un filament vert extrêmement ténu. La reine-des-prés vit dans son voisinage, parfumée d’amande, et coiffée d’une vieille dentelle jaunie. La reine de Saba vint voir Salomon, mais on ne dit point si ce fut à la Chaussée d’Orthez, auprès de ce ruisseau de Choü dont le murmure me versait le sommeil à midi quand je cherchais la nuit des aulnes. Ma tête reposait parmi les salicaires dardant autour de moi leurs lances pareilles à des banderilles de feu. Mais les jeunes taureaux ne s’en émouvaient point, et mes rêves d’azur flottaient avec les myosotis inondés par secousses.» Francis Jammes (1868-1938)
Colette, Journal
à rebours, Paris, éd. Fayard, 1941, p. 107.
Yves Paccalet, Voyage au pays des fleurs, Paris, éd. L’Archipel, 2005, pp. 174 et 212.
Walt Whitman, Comme
des baies de genévrier, traduit par J. Deleuze, Paris, éd. Mercure de France,
1993, pp. 222 et 269.
Gerard Manley Hopkins, Carnets-Journal-Lettres, traduit de l’anglais et présenté par
Hélène Bokanowski et Louis-René des Forêts, William Blake and Co., 1997, p. 129.
Jacques Brosse, Le chant du loriot, Paris, éd. Plon, 1990, p. 117.
Alphonse Karr, Le voyage autour de
mon jardin, Paris, éd. Calmann-Lévy, s.d., pp. 328-329.
Francis Jammes, Champêtreries et méditations, Paris, éd. Horizons de France, 1930, p.
108.

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