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dimanche 6 août 2017

Les nymphéas

Des nénuphars « rougissant comme une fraise », d’autres « montrant le blanc et le rose proprets de la julienne », ceux, enfin, aux teintes « bleuâtres et glacées », ressemblant aux pensées des jardins… Les nénuphars figurent parmi les fleurs emblématiques de A la Recherche du temps perdu de Marcel Proust. Mais ils ont inspiré aussi beaucoup d’autres écrivains. Ces merveilles aquatiques poussant dans le monde entier ont peut-être été parmi les premières fleurs à apparaître sur la Terre. Selon Patrick Mioulane (cf. Dites-le avec des fleurs), le mot « nénuphar » viendrait de l’égyptien nanoufar, « les belles », nom que l’on attribuait à ces fleurs dans l’Egypte ancienne, où elles étaient considérées comme sacrées. Le mythique nénuphar bleu d’Egypte compte parmi les plus beaux du genre…
« Sur l’eau s’étendent de larges feuilles rondes et luisantes, d’un vert sérieux ; sur ces feuilles s’épanouissent de belles roses blanches doubles ; c’est le nénuphar ; c’est le lis des étangs. On le voit tenir ses feuilles roulées sous l’eau pendant tout le temps qu’il y a du froid à craindre ; mais aussitôt que la belle saison est assurée, il allonge les pétioles de ses feuilles, et elles viennent s’étaler sur la surface de l’eau ; les fleurs ne tardent pas à sortir de l’eau en bouton et à s’épanouir ; le soir elles replient leurs pétales et reprennent la forme de boutons. Quand la fleur est fécondé, quand elle a passé le temps des amours, elle n’a plus besoin d’air ni de soleil, elle redescend sous l’eau et ne remonte plus à la surface ; c’est là que se forme et que mûrit le fruit, c’est là que les graines qu’il contient seront semées dans la terre du fond de la mare.
Dans un autre coin est le nénuphar à fleurs jaunes, dont la fleur est simple, mais dont les mœurs sont exactement les mêmes. On a beaucoup parlé des qualités du nénuphar ; les apothicaires ont longtemps fait avec ses racines un électuaire de chasteté fort en réputation. Les moines et les religieuses en font usage dans les couvents. Cependant cette vertu est plus que douteuse, depuis qu’on a remarqué que les paysans de certaine partie de la Suède considèrent la racine du nénuphar comme alimentaire, et la font entrer dans la composition de leur pain… Or, il y a encore des Suédois, et il en naît tous les jours. » Alphonse Karr (1808-1890)
[Après l’évocation, dans Du côté de chez Swann, d’un nénuphar isolé, faisant penser à un neurasthénique, place à la description de « véritables jardins de nymphéas » cultivés par un propriétaire « dans les petits étangs que forme la Vivonne »]  
« Ça et là, à la surface, rougissait comme une fraise une fleur de nymphéa au cœur écarlate, blanc sur les bords. Plus loin, les fleurs plus nombreuses étaient pâles, moins lisses, plus grenues, plus plissées, et disposées par le hasard en enroulements si gracieux qu’on croyait voir flotter à la dérive, comme après l’effeuillement mélancolique d’une fête galante, des roses mousseuses en guirlandes dénouées. 
Ailleurs un coin semblait réservé aux espèces communes qui montraient le blanc et le rose proprets de la julienne, lavés comme de la porcelaine avec un soin domestique, tandis qu’un peu plus loin, pressés les unes contre les autres en une véritable plate-bande flottante, on eût dit des pensées des jardins qui étaient venues poser comme des papillons leurs ailes bleuâtres et glacées, sur l’obliquité transparente de ce parterre d’eau ; de ce parterre céleste aussi : car il donnait aux fleurs un sol d’une couleur plus précieuse, plus émouvante que la couleur des fleurs elles-mêmes ; et, soit que pendant l’après-midi il fît étinceler sous les nymphéas le kaléidoscope d’un bonheur attentif, silencieux et mobile, ou qu’il emplît vers le soir, comme quelque port lointain, du rose et de la rêverie du couchant, changeant sans cesse pour rester toujours en accord, autour des corolles de teintes plus fixes, avec ce qu’il y a de plus profond, de plus fugitif, de plus mystérieux – avec ce qu’il y a d’infini – dans l’heure, il semblait les avoir fait fleurir en plein ciel. »
Marcel Proust (1871-1922)
Sources:
Alphonse Karr, Voyage autour de mon jardin, Paris, éd. Calmann-Lévy, s.d., p. 216.
Marcel Proust, Du côté de chez Swann, édition présentée et annotée par Antoine Compagnon, Paris, éd. Gallimard, 1988, pp. 167-168.