samedi 14 octobre 2017

Les Cucurbitacées (2)

"Wilflingen, 19 août 1989 Lourd temps d'août. Les cucurbitacées sont pleines d'allant - depuis la bryone qui porte des fruits en forme de baies, en passant par les concombres et les courgettes jusqu’aux colosses qui absorbent tout le compost. Elles étalent leurs pousses où se conjuguent grandeur et misère des organes sensoriels. Quand l'un des tentacules malchanceux tourne en vrille sur une surface plate qui ne lui offre nulle part un point d'ancrage, il s'immobilise finalement comme une montre qu'on a oublié de remonter ou bien il s'agrippe à sa propre tige comme un homme en train de se noyer. Un baron de Münchhausen qui veut s’élever dans les airs en tirant sur son catogan.Tout change lorsque l'une des vrilles a trouvé le contact avec une branchette, une grille ou un palis. C’est un miracle, comme si un aveugle avait retrouvé la vue, un mineur dégagé un filon. Le message se communique à toute la plante et la détermine jusque dans ses fibres, jusque dans ses molécules. Le contact la fait tressaillir." Ernst Jünger (1895-1998)

Momordique de Cochinchine (Momordica cochinchinensis)
 Momordique de Cochinchine (Momordica cochinchinensis)
Momordique de Cochinchine (Momordica cochinchinensis)
Momordique de Cochinchine (Momordica cochinchinensis)
Momordique de Cochinchine (Momordica cochinchinensis)
Gourde (Lagenaria siceraria)
Gourde (Lagenaria siceraria)
Gourde (Lagenaria siceraria)
Gourde (Lagenaria siceraria)
Gourde (Lagenaria siceraria)
Gourde (Lagenaria siceraria)


« Une débauche de formes extravagantes, de couleurs vives, contrastées, de décorations saugrenues, une cascade d’inventions magiciennes, là sur la table, coloquintes boursouflées, turgescentes, crêtées, verruqueuses, ornées de perles, hérissées de tétines verdâtres, de piquants mous, marquées de hiéroglyphes où se lisent de très mystérieux courants magnétiques. Pour une fois que l’homme a joué avec la nature, est entré dans son jeu, elle lui a si bien répondu que le voilà devant l’illimité, le délirant, heureusement réduit à ces inoffensives gourdes et courges, d’autant plus merveilleuses qu’elles ne servent à rien. »
Jacques Brosse (1922-2008)

Margose de Chine (Momordica charantia)
Margose de Chine (Momordica charantia)
Margose de Chine (Momordica charantia)
Concombre des Andes (Cyclanthera edulis)
Potirons (Cucurbita maxima)
Potirons (Cucurbita maxima)


« Les courges d’été sont des légumes qu’il est très agréable d’apprendre à connaître ; elles ont, en poussant, la forme d’urnes ou de vases, certaines plus ou moins profondes, mais toutes avec un magnifiques rebord festonné. Presque toutes les courges de notre jardin méritent d’être copiées par un sculpteur et seraient du plus bel effet reproduites dans le marbre ou la porcelaine ; si je pouvais me le permettre, je m’offrirais les répliques exactes de ce légume pour compléter mon service de table. Elles feraient des plats tout à fait appropriés pour présenter les légumes du jardin. Nous avons, outre les courges d’été, la courge d’hiver au col tordu, dont la venue me procure toujours autant de plaisir quand elle présente son ventre rebondi aux rayons du soleil hivernal. Le potiron excepté, aucun légume ne procure un tel sentiment de chaleur et de réconfort à celui qui l’observe. Notre récolte, cependant, ne promet pas d’être très abondante, car les feuilles font trop d’ombre pour les fleurs nouvellement sorties, si bien qu’elles tombent avant d’avoir pu produire le germe du fruit. Hier et aujourd’hui, j’ai coupé un grand nombre de ces feuilles pour donner aux fleurs restantes une chance de profiter de l’air et du soleil, mais la saison est, je le crains, bien trop avancée pour que les courges puissent parvenir à une taille suffisante et jaunir au soleil. Nous avons des melons cantaloups et des pastèques qui promettent une récolte assez abondante pour suffire à nos besoins. Après tout, le plus grand intérêt de ces légumes ne tient pas à leur qualité alimentaire, mais plutôt au plaisir que nous éprouvons à voir quelque chose venir au monde, et la production d’une grosse courge ou d’un beau melon signifie une existence large et tangible dont l’imagination peut se saisir et se réjouir. J’aime aussi voir mes propres œuvres contribuer à la vie et au bien-être de la nature vivante – il m’est agréable de voir les abeilles venir butiner mes fleurs de courge, même si, une fois chargées de leur butin, elles s’envolent vers quelque ruche inconnue et ne m’apportent rien en échange de ce que mon jardin leur a donné. Mais il y a tant d’autre miel dans le monde que je m’en satisfais. » Nathaniel Hawthorne (1804-1864)
Potiron (Cucurbita maxima)
Potiron (Cucurbita maxima)
Potiron (Cucurbita pepo?)
Diplocyclos palmatus
Zehneria scabra


Sources :
Ernst Jünger, Soixante-dix s’efface, IV, Journal 1986-1990, trad. Julien Hervier, Paris, éd. Gallimard, 2002, p. 372.
Jacques Brosse, Le chant du loriot ou l'éternel instant, Paris, éd. Plon, 1990, p. 181.
Nathaniel Hawthorne, Carnets américains 1835-1853, trad. par F. Charras, Paris, éd. Corti, 1995, pp. 420-421.

Les Cucurbitacées (1)

Les Cucurbitacées, tout comme les Solanacées, ou les Fabacées, sont une famille de plantes cosmopolites, très populaires et très nombreuses : plus de 10 000 variétés à travers le monde. La plupart des Cucurbitacées sont d’origine tropicale : courgette, potiron et citrouille viennent d’Amérique ; melon, gourde et pastèque sont originaires d’Afrique, tandis que le concombre, le luffa ou le momordica sont asiatiques. Il existe aussi quelques espèces européennes comme la bryone dioïque ou le cornichon d’âne. Cultivées avant tout comme plantes utilitaires (pour la cuisine, mais aussi pour la fabrication de différents objets de la vie quotidienne), les Cucurbitacées méritent d’être admirées aussi pour leurs belles fleurs jaunes ou, plus rarement, blanches. 
Fleurs de la courgette (Cucurbita pepo)

"L’été est bien mûr quand apparaissent les fruits des Cucurbitacées aux grandes fleurs ridées, monoïques, dioïques ou polygames. Dès que les fleurs sont fécondées, leur ovaire croît avec une rapidité dont d’heure en heure on peut vérifier les progrès. Après quelques semaines, les fruits parviennent au volume énorme de la Courge potiron, sphère orangée aplatie aux deux pôles, ou de la Courge citrouille, massue jaune, plus allongée que le Potiron. Les Courges sont les plus volumineux de nos fruits. Ensuite vient le Melon, originaire de l’Asie, à la pulpe sucrée et parfumée, à l’écorce réticulée, lisse ou à côtes tuberculeuses. La Pastèque ou Melon d’eau que j’oubliais, souvent plus grosse que les grandes variétés de Melon, contient une chair carmine abondante, émaillée de grains noirs en forme de lentille. On cultive la Pastèque aux Indes et en Afrique. Aux heures torrides, elle est un rafraichissement providentiel. Le Concombre n’est pas moins cultivé. Cueillis jeunes, les fruits de certaines espèces sont conservés sous le nom de Cornichons. La famille n’est pas privée d’individus curieux. D’abord, notons les formes et les couleurs de la Coloquinte, plus connue que le Pâtisson ou Bonnet d’électeur qui, sur des divisions renflées comme celle du Melon, porte un turban oriental. La Calebasse ou Gourde de pèlerin, avec ses deux poires superposées, séparées par un col rétréci, devient, à la maturité, un objet bien connu des collectionneurs d’art nègre. Enfin, nommons la Momordique, surprise que les jardiniers réservent aux visiteurs de leurs serres. Le fruit, semblable à un petit cornichon, en se détachant du pédoncule, débouche un pertuis par lequel est violemment projetée la semence de la plante." Jean de Bosschère (1878-1953)
"La corolle des grandes Cucurbitacées est un immense pavillon jaune, fait d’un chiffon de soie mal défripé et découpé sans trop de symétrie. Une lame d’écume safranée, une membrane élastique fort mince semble s’être égarée entre les feuilles énormes, déployées sur un gros pétiole juteux. Une grande quantité de matière est dépensée dans une opération identique à celle qui produit la corolle de la Véronique. Ce déploiement de force injustifiable aboutit à l’épanouissement de cette vaste fleur, torchon éclatant, qui s’évanouira comme les plus étroites corolles le jour même de sa naissance, ou le lendemain selon le calendrier humain. "
Jean de Bosschère (1878-1953)
Potiron (Cucurbita maxima)
Potiron (Cucurbita maxima)
Potiron (Cucurbita maxima)
Potiron (Cucurbita maxima)
Potiron (Cucurbita maxima)
Potiron (Cucurbita maxima)
Cornichon d'âne (Ecballium elaterium)
[En voyage à Antibes, après avoir admiré les agaves, Jünger s'attarde devant un "tapis" d'Ecballium elaterium] "Une autre plante encore incite toujours à s’attarder, dans cette promenade, un curieux végétal qui étend sur la caillasse brûlante un vert tapis de feuilles velues : la momordica, la courge aux ânes ou le cornichon explosif. Elle appartient aux cucurbitacées et produit tout à la fois une quantité de fleurs jaunes et de fruits à piquants, qui ont la forme d'un minuscule melon et deviennent explosifs sitôt qu'ils mûrissent. Qu'on les  frôle alors du doigt, et ils s'ouvrent avec la détonation d'un pistolet d'enfant, projetant du jus et des graines. Un jour, la charge m'atteignit en pleine figure : elle  avait un goût amer, astringent. Quand l'année est avancée, il suffit de traverser le terrain pour se voir bombardé par une artillerie qui viendrait des voyages de Gulliver.  L'ébranlement léger dû aux pas, un souffle d'air même y suffit, et finalement aussi la seule lumière du soleil. La courge aux ânes fait partie, comme la balsamine de nos forêts et le buis des sables indiens, des végétaux dont le fruit éclate par l'action de mécanismes raffinés. Cette croissance, avec la destruction pour but final, a quelque chose de consternant, même si l'on se dit que tout cela a lieu en vue du maintien de l'espèce. Il s'y joint le fait que les mouvements brusques sont, au fond, étrangers au royaume végétal et à son lent devenir, évoquant l'idée d'une intelligence consciente de ses visées. Il est vrai que maturité et mort sont toujours proches parentes. C'est ainsi que la route de la mer conduit entre l’agave qui se détruit dans ses fleurs, et la courge explosive, qui se détruit en son fruit. Mais sans cesse l'un fait naître de nouvelles haies, et l'autre déploie de nouveaux tapis. Le chemin est le même que l'an dernier, et restera le même l’année prochaine." Ernst Jünger (1895-1998)

Courge éponge (Luffa cylindrica)
Courge éponge (Luffa cylindrica)
Courge éponge (Luffa cylindrica)
Serpent végétal (Trichosanthes cucumerina)
Serpent végétal (Trichosanthes cucumerina)
Courge cireuse (Benincasa hispida)
Courge cireuse (Benincasa hispida)
Thladiantha nudiflora
Thladiantha nudiflora
Thladiantha dubia
Concombre épineux (Echinocystis lobata)
Concombre épineux (Echinocystis lobata)
   Navet du diable (Bryonia dioïca)

Sources :
Jean de Bosschère, La fleur et son parfum, Paris, éd. Klincksieck, 2015, pp. 161-161 et p. 193.
Ernst Jünger, Le contemplateur solitaire, traduit de l'allemand par Henri Plard, Grasset et Fasquelle, 1975, p. 351.

mardi 10 octobre 2017

Chorisia speciosa

Chorisia speciosa, c’est la beauté faite arbre… Originaire du Brésil et d’Argentine, elle est l’un des arbres d’ornement les plus remarquables, à Taiwan. Elle appartient à la famille des Bombacacées, et de ce fait présente certaines ressemblances (feuilles, fruits, tronc) avec d’autres arbres de cette famille, par exemple le baobab (Adansonia digitata), le fromager (Bombax ceiba), le kapokier (Ceiba pentandra) ou encore le châtaignier de la Guyane (Pachira macrocarpa). Deux fois par an, Chorisia speciosa offre un spectacle époustouflant : quand elle se couvre de ses superbes fleurs roses à l’automne (septembre-décembre) et lors de sa fructification, quand ses fruits en forme de boules de coton pendent de l’arbre jusqu’à ce que le vent les disperse (au printemps).