Contrairement au Clos normand, qui est un jardin régulier à la française, le Jardin d'eau de l'autre côté de la rue, est un jardin irrégulier, aux allées sinueuses. Les parterres devant la maison constituent une véritable palette de couleurs vives, de par l'impressionnante quantité de fleurs qui y sont plantées, alors que le Jardin d'eau, lui, met en valeur les feuillages. Parmi ceux-ci : fougères, pétasites géants, bambous, et surtout les ramures vert-gris des saules pleureurs, plantés par Monet lui-même, à travers lesquelles on peut contempler les nymphéas poussant sur l'étang...
"Confiant dans la droiture de ses sensibilités, [Monet] s'abandonnait, sans réticences, aux faciles pentes de sa conscience d'homme et d'artiste, qui ne le trompait pas puisqu'il ne cherchait le succès que dans la vérité. Il aimait les champs, les fleurs, les bois, la plaine et les halliers, tous les ciels de toutes les lumières, toutes les montagnes sous le soleil ou la neige, tous les rivages, toutes les eaux des mares, des fleuves et de l'Océan calme ou bouleversé, tous les aspects de l'existence humaine, heureuse ou dolente dans tous les cadres de sa vie agitée. C'est son ami Renoir, je crois, qui a dit : "Un ruisseau qui fuit dans l'herbe vaut le sourire de La Joconde." [...] Il n'est pas besoin de savoir comment il fit son jardin. Il est bien certain qu'il le fit tel que son œil le commanda successivement, aux invitations de chaque journée, pour la satisfaction de ses appétits de couleurs. Quand on vous aura dit que le jardin de Monet est traversé par une route à automobiles, par le chemin de fer de Gisors et par un embranchement de la rivière d'Epte, peut-être penserez-vous que l'unité n'en doit pas être le trait dominant. A quoi cela ressemble-t-il? A tout et à rien. Sans la route, sans le chemin de fer, sans la rivière qui appelle les pécheurs, on aurait pu, peut-être, y trouver l'isolement. Eh bien, c'est justement le miracle : on y est à l'abri de tous les importuns. De la maison à la route, des faisceaux d'arcs-en-ciel de toutes les fleurs, de toutes les colorations de fééries, tombent de la voute céleste en un étalage de cascades flambantes, appelées de l'œil du peintre, à certaines heures, pour ses grandes douches de torrents lumineux. Monet aimait la fleur, pour elle-même, pour les légèretés, les envolées de sa figure, pour le drame d'amour qu'elle irradie avec un éclat d'insolence, pour les flammèches profuses de teintes tendres ou violentes qui s'étalent agressivement parmi les rosiers géants où se lyrisent des yeux las des proses de la vie. Un mur surmonté d'une grille, des arbres et l'encaissement de la route font qu'il n'y a point à redouter l'œil du passant. Par ces petites allées bourgeoises à la disposition de l'unique promeneur, Monet, familier avec chaque touffe de floraison discrète ou tapageuse, ne manquait pas d'accomplir, chaque matin, la cérémonie du premier salut réclamé par l'insatiable sollicitation des yeux.
Phlox paniculataBegonia
Fuchsia
Une porte permet de traverser la route, une clef de franchir le talus de la voie ferrée, que des entassements des grands rhododendrons et un haut grillage de rosiers grimpants isolent de toutes parts. Les voyageurs ne pouvaient pas se plaindre de côtoyer un immense bouquet de fleurs, et Monet, à quelques pas d'eux, absorbé dans le miroir de son étang, n'entendait même pas le train. Pour le reste du jardin, ce n'est, à proprement parler, qu'un silencieux étang fleuri d'éclatants nymphéas [...]. Du côté de la voie ferrée, les grands peupliers, les saules dont on voit pendre les branches aux panneaux des Tuileries, une presqu'île de grands bambous touffus, jungle cernée par le courant des eaux vives où serpentent des herbes joyeuses. Le chemin de ronde en treillage de rosiers grimpants ouvre des arceaux d'ardentes couleurs sur la verdure de l'immense prairie qui s'étend jusqu'aux coteaux de la seine. Il n'en faut pas davantage pour faire un paradisiaque séjour où l'œil humain butine tour à tour, pour d'incomparables fêtes, toutes harmonies de lumières dont la terre et le soleil peuvent exalter, jusque dans les accalmies de la terre bourdonnante, l'heureux éclair des visions les plus grandioses comme des plus tenues.
Dans le miroir de son étang, parmi les lourdes dalles du feuillage aquatique cernées de nuages, sursaute un éclat de pétales en proie aux reptations de la nuée d'où surgira tour à tour la flamme des eaux ou la splendeur des apaisements célestes. C'est là que Monet venait chercher l'affinement des sensations les plus aiguës. Pendant des heures, il restait là, sans mouvement, sans voix, dans son fauteuil, fouillant de ses regards, cherchant à lire dans leurs reflets, ces dessous des choses éclairés, au passage, des lueurs insaisissables où se dérobent les mystères. Le dédain de la parole pour affronter le silence des fugitives harmonies. Voir, n'était-ce pas comprendre? Et, pour voir, rien que d'apprendre à regarder. Regarder au dehors, au dedans, regarder de toutes parts, pour exalter les sensations de l'homme dans tous les frémissements de l'univers. L'eau buvait la lumière, et la transposait, la sublimait au plus vif, avant de la retourner aux sensibilités rétiniennes étonnées de réactions inconnues." Georges Clémenceau
NymphaeaNymphaea
Phlox paniculata
Etang aux nymphéas
Anemone x hybrida
Begonia
Cassia bicapsularis?
Ricinus
Impatiens glandulifera
Begonia
Tricirtis formosana
Impatiens walleriana
Impatiens walleriana
Impatiens walleriana
Source :
Georges Clémenceau, Claude Monet. Les Nymphéas, éd. Terrain vague, 1990, pp. 39-41.
