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vendredi 22 décembre 2017

Les Jardins de Claude Monet à Giverny (2) : le Jardin d'eau

Contrairement au Clos normand, qui est un jardin régulier à la française, le Jardin d'eau de l'autre côté de la rue, est un jardin irrégulier, aux allées sinueuses. Les parterres devant la maison constituent une véritable palette de couleurs vives, de par l'impressionnante quantité de fleurs qui y sont plantées, alors que le Jardin d'eau, lui, met en valeur les feuillages. Parmi ceux-ci : fougères, pétasites géants, bambous, et surtout les ramures vert-gris des saules pleureurs, plantés par Monet lui-même, à travers lesquelles on peut contempler les nymphéas poussant sur l'étang...

"Confiant dans la droiture de ses sensibilités, [Monet] s'abandonnait, sans réticences, aux faciles pentes de sa conscience d'homme et d'artiste, qui ne le trompait pas puisqu'il ne cherchait le succès que dans la vérité. Il aimait les champs, les fleurs, les bois, la plaine et les halliers, tous les ciels de toutes les lumières, toutes les montagnes sous le soleil ou la neige, tous les rivages, toutes les eaux des mares, des fleuves et de l'Océan calme ou bouleversé, tous les aspects de l'existence humaine, heureuse ou dolente dans tous les cadres de sa vie agitée. C'est son ami Renoir, je crois, qui a dit : "Un ruisseau qui fuit dans l'herbe vaut le sourire de La Joconde." [...] Il n'est pas besoin de savoir comment il fit son jardin. Il est bien certain qu'il le fit tel que son œil le commanda successivement, aux invitations de chaque journée, pour la satisfaction de ses appétits de couleurs. Quand on vous aura dit que le jardin de Monet est traversé par une route à automobiles, par le chemin de fer de Gisors et par un embranchement de la rivière d'Epte, peut-être penserez-vous que l'unité n'en doit pas être le trait dominant. A quoi cela ressemble-t-il? A tout et à rien. Sans la route, sans le chemin de fer, sans la rivière qui appelle les pécheurs, on aurait pu, peut-être, y trouver l'isolement. Eh bien, c'est justement le miracle : on y est à l'abri de tous les importuns. De la maison à la route, des faisceaux d'arcs-en-ciel de toutes les fleurs, de toutes les colorations de fééries, tombent de la voute céleste en un étalage de cascades flambantes, appelées de l'œil du peintre, à certaines heures, pour ses grandes douches de torrents lumineux. Monet aimait la fleur, pour elle-même, pour les légèretés, les envolées de sa figure, pour le drame d'amour qu'elle irradie avec un éclat d'insolence, pour les flammèches profuses de teintes tendres ou violentes qui s'étalent agressivement parmi les rosiers géants où se lyrisent des yeux las des proses de la vie. Un mur surmonté d'une grille, des arbres et l'encaissement de la route font qu'il n'y a point à redouter l'œil du passant. Par ces petites allées bourgeoises à la disposition de l'unique promeneur, Monet, familier avec chaque touffe de floraison discrète ou tapageuse, ne manquait pas d'accomplir, chaque matin, la  cérémonie du premier salut réclamé par l'insatiable sollicitation des yeux.
Phlox paniculata
Begonia
Fuchsia
Une porte permet de traverser la route, une clef de franchir le talus de la voie ferrée, que des entassements des grands rhododendrons et un haut grillage de rosiers grimpants isolent de toutes parts. Les voyageurs ne pouvaient pas se plaindre de côtoyer un immense bouquet de fleurs, et Monet, à quelques pas d'eux, absorbé dans le miroir de son étang, n'entendait même pas le train. Pour le reste du jardin, ce n'est, à proprement parler, qu'un silencieux étang fleuri d'éclatants nymphéas [...]. Du côté de la voie ferrée, les grands peupliers, les saules dont on voit pendre les branches aux panneaux des Tuileries, une presqu'île de grands bambous touffus, jungle cernée par le courant des eaux vives où serpentent des herbes joyeuses. Le chemin de ronde en treillage de rosiers grimpants ouvre des arceaux d'ardentes couleurs sur la verdure de l'immense prairie qui s'étend jusqu'aux coteaux de la seine. Il n'en faut pas davantage pour faire un paradisiaque séjour où l'œil humain butine tour à tour, pour d'incomparables fêtes, toutes harmonies de lumières dont la terre et le soleil peuvent exalter, jusque dans les accalmies de la terre bourdonnante, l'heureux éclair des visions les plus grandioses comme des plus tenues.  

Dans le miroir de son étang, parmi les lourdes dalles du feuillage aquatique cernées de nuages, sursaute un éclat de pétales en proie aux reptations de la nuée d'où surgira tour à tour la flamme des eaux ou la splendeur des apaisements célestes. C'est là que Monet venait chercher l'affinement des sensations les plus aiguës. Pendant des heures, il restait là, sans mouvement, sans voix, dans son fauteuil, fouillant de ses regards, cherchant à lire dans leurs reflets, ces dessous des choses éclairés, au passage, des lueurs insaisissables où se dérobent  les mystères. Le dédain de la parole pour affronter le silence des fugitives harmonies. Voir, n'était-ce pas comprendre? Et, pour voir, rien que d'apprendre à regarder. Regarder au dehors, au dedans, regarder de toutes parts, pour exalter les sensations de l'homme dans tous les frémissements de l'univers. L'eau buvait la lumière, et la transposait, la sublimait au plus vif, avant de la retourner aux sensibilités rétiniennes étonnées de réactions inconnues." Georges Clémenceau 
Nymphaea
Nymphaea
Phlox paniculata
Etang aux nymphéas
Anemone x hybrida
Begonia
Cassia bicapsularis?
Ricinus 
Impatiens glandulifera
Begonia
Tricirtis formosana
Impatiens walleriana
Impatiens walleriana
Impatiens walleriana
Source :
Georges Clémenceau, Claude Monet. Les Nymphéas, éd. Terrain vague, 1990, pp. 39-41.

jeudi 21 décembre 2017

Les Jardins de Claude Monet à Giverny (1) : le Clos normand

Claude Monet avait l'habitude de répéter souvent : "En dehors de la peinture et du jardinage, je ne suis bon à rien..." Mais ces deux passions, exercées avec une sincérité et une exigence extrêmes, suffirent pour forger la légende qui est la sienne. De cette légende, les Jardins de sa maison de Giverny sont aujourd'hui un reflet de renommée mondiale. C'est, pour le dire en peu de mots, l'oeuvre d'un rêveur des fleurs et de la lumière. Le rêve des fleurs, c'est le Clos normand, parterres géométriques devant la maison rose aux volets verts, plantés de milliers de ses fleurs préférées, de toutes les couleurs, à la manière d'une palette de peintre. Le rêve de la lumière, c'est le Jardin d'eau, agencé autour d'un étang, creusé après moult difficultés administratives dont seule la détermination de ce passionné de jardinage a pu venir à bout. Ne nous le cachons pas : les Jardins de Monet sont les plus beaux au printemps et au début de l'été, quand le moindre bout de terre disparaît d'abord sous les tapis de toutes sortes de bulbes, de myosotis et de giroflées, ensuite sous les avalanches de rosiers pleureurs, de pivoines, d'iris, de juliennes, de pavots... Mais le mois d'août ne s'en sort pas trop mal non plus. En voici la preuve...
Les rosiers sur tiges dans un massif de géraniums, devant la façade de stuc rose de la maison : la scène n'a pas changé depuis Monet, comme l'attestent les photos d'archives que l'on peut voir dans les ouvrages consacrés à la vie du grand impressionniste...

En août, quelques rosiers fleurissent encore, dans une allée latérale, mais pour voir les rosiers grimpants devant la maison, et les rosiers retombants sur tiges par-ci par-là dans les Jardins, dans toute la splendeur de leur floraison, il faut venir en mai-juin...

L'une des allées du Clos normand, accessible au public, avec ses fameux arceaux métalliques peints en vert, appelé parfois "vert Giverny". 
Une autre allée, celle-ci fermée au public, plantée de joubarbes roses, lavatères, cosmos, glaïeuls, tithonias...
L'une des images les plus emblématiques de Giverny : l'allée centrale du Clos normand, conduisant de l'entrée de la maison à un portail vert ouvrant sur la route. Tapissée de capucines rampant, des deux côtés, sur le gravier blanc, elle est au sommet de sa beauté en août : d'une marée de feuilles rondes d'un vert clair sortent les petites fleurs éperonnées d'un orange vif. Au-dessus des "vagues" de capucines se dressent des arceaux métalliques avec les rosiers grimpants, et dans les massifs des deux côtés du chemin, plantés d'une profusion de fleurs, on peut admirer (de trop loin, hélas...) de nombreuses variétés de dahlias, les tournesols et les acidenthères. 
Tropaeolum majus
Tropaeolum majus
Albizia julibrissin illumine le côté ouest du Clos normand en juillet-août avec sa floraison aérienne en forme de délicats pompons roses...
Albizia julibrissin
Tout en étant toujours à l'affût de curiosités botaniques, Claude Monet aimait également les fleurs les plus simples. La flore sauvage, qui s'invitait spontanément dans ses Jardins, avait son droit de cité dans les massifs, au même titre que les espèces cultivées. Ce bouillon-blanc (Verbascum thapsus), arborant des épis de fleurs jaune citron, proliférant déjà du temps de Monet, en est un excellent exemple, encore aujourd'hui.
Monet affectionnait particulièrement les fleurs simples, car, disait-il, elles reflètent mieux la lumière que les fleurs doubles. Il avait une prédilection particulière pour les roses trémières, qu'on peut toujours admirer dans ses Jardins, mais à la fin d'août, il n'en reste que les hampes sèches. En revanche, une autre Malvacée, Lavatera trimestris, prospère merveilleusement en cette période de l'année. 
Lavatera trimestris 'Silver Cup' 
La famille des Malvacées est représentée à Giverny également par Sphaeralcea ambigua, originaire d'Amérique du Nord.
Malva sylvestris
Pour les amateurs des fleurs simples, comme Monet, une autre famille botanique est d'un grand intérêt : les Astéracées. Aussi, cette famille est-elle très présente à Giverny. Cosmos, gaillardes, tournesols, tithonias, coréopsis, dahlias : autant de fleurs aux pétales simples, délicatement irisés, qui ravissaient Monet, tout comme elles ravissent les visiteurs de ses Jardins aujourd'hui...
Gaillardia
Osteospermum
Helianthus annuus
Cosmos bipinnatus
Tithonia rotundifolia
Coreopsis 
Dahlias décoratif 'Lilac Time'
Dahlia à fleurs d'orchidée
Les plantes bulbeuses d'été sont également à l'honneur dans les Jardins de Giverny, des plus connues, comme les glaïeuls, aux plus originales, comme les acidenthères, et même quelques raretés comme les Tigridia pavonia. 
 Gladiolus
Gladiolus
Acidanthera murielae
L'histoire ne dit pas si Monet plantait déjà, de son vivant, les beautés naturelles du nom de Tigridia pavonia. Mais, amoureux de nouveautés botaniques qu'il était, il aurait certainement apprécié cette superbe bulbeuse d'origine mexicaine, rare dans les jardins de la région parisienne. Très spectaculaires, les fleurs, déclinées à Giverny en été 2017 en trois coloris - blanc crème, jaune et rose - ont un large cœur tigré de marron pourpré sur fond jaune ou blanc. Les Tigridias de Giverny éveillaient une grande curiosité chez les visiteurs qui les prenaient invariablement pour des orchidées...
Tigridia pavonia
Datura florepleno
Cuphea ignea