"Après une tranquille nuit d'hiver je m'éveillai avec l'idée confuse qu'on m'avait posé une question, à laquelle je m'étais efforcé en vain de répondre dans mon sommeil, comme quoi - comment - quand - où?
Mais il y avait la Nature en son aube, et en qui vivent toutes les créatures, qui regardait par mes larges fenêtres avec un visage serein et satisfait, sans nulle question sur ses lèvres, à elle. Je m'éveillai à une question répondue, à la Nature et au grand jour. La neige en couche épaisse sur la terre pointillée de jeunes pins, et jusqu'au versant de la colline sur laquelle ma maison est située semblaient me dire : En Avant ! La Nature ne pose pas de questions, et ne répond à nulle que nous autres mortels lui posions. Elle a, il y a longtemps, pris sa résolution. 'O Prince, nos yeux contemplent avec admiration et transmettent à l'âme le spectacle merveilleux et varié de cet univers. La nuit voile sans doute une partie de cette glorieuse création ; mais le jour vient nous révéler ce grand ouvrage, qui s'étend de la terre droit là-bas dans les plaines de l'éther'." Henry David Thoreau (1817-1862)
"Lorsque le sol était en partie dépouillé de neige, et que quelques journées chaudes en avaient séché tant soit peu la surface, il était charmant de comparer les premiers et tendres signes de l'année en bas âge pointant à peine à la majestueuse beauté de la végétation desséchée qui avait tenu tête à l'hiver, - immortelles, verges d'or, centinodes et gracieuses herbes sauvages, plus parlantes et plus intéressantes souvent qu'en été même, comme si la beauté n'en fût qu'aujourd'hui mûre ; jusqu'à la linaigrette, la massette, le bouillon blanc, le millepertuis, la spirée barbe, l'amourette, et autres plantes à tige forte, ces greniers inépuisés auxquels se régalent les premiers oiseaux, - habit décent, au moins, de la Nature veuve. Je me sens particulièrement attiré par le sommet ogival et en forme de gerbe du souchet ; il rappelle l'été à nos mémoires d'hiver, et compte parmi les formes que l'art aime à copier, qui dans le règne végétal ont avec les types déjà dans l'esprit de l'homme la même parenté que l'astronomie. C'est un style antique plus vieux que le grec ou l'égyptien. Maints phénomènes de l'Hiver sont suggestifs d'une indicible tendresse et d'une fragile délicatesse. Nous sommes accoutumés à entendre dépeindre ce roi comme un rude et furieux tyran, alors qu'avec toute la grâce d'un amoureux il adorne les tresse de l'Eté." Henry David Thoreau (1817-1862)
Source :
Henry David Thoreau, Walden ou la vie dans les bois, traduit de l'anglais par L. Fabulet, Paris, éd. Gallimard, 1922, pour la traduction française, pages : 283 et 308-309.
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