Courtisane au sein dur, à l'œil opaque et brun
S'ouvrant avec lenteur comme celui d'un boeuf,
Ton grand torse reluit ainsi qu'un marbre neuf.
Fleur grasse et riche, autour de toi ne flotte aucun
Arôme, et la beauté sereine de ton corps
Déroule, mate, ses impeccables accords.
Tu ne sens même pas la chair, ce goût qu'au moins
Exhalent celles-là qui vont fanant les foins,
Et tu trônes l'idole insensible à l'encens.
- Ainsi le Dahlia, roi vêtu de splendeur
Elève sans orgueil sa tête sans odeur
Irritant au milieu des jasmins agaçants!
Paul Verlaine (1844-1896)
[Wilflingen, 28 août 1984] « Sur le buddléia, de plus
en plus fréquent, le vulcain. L'automne commence. Les dahlias sont déjà à en
pleine floraison, et parmi eux une nouvelle variété, semblable à un sombre
ostensoir pourpre. Le dahlia ne s'est « manifesté » à moi que
tardivement-quand cela nous arrive avec des plantes, des animaux ou des hommes,
ils sont alors « reconnus ». Le dahlia fait partie des fleurs
auxquelles se consacre une association particulière d'amateurs, et cela à juste
titre-c'est comme une chapelle pour un saint. […] Le dahlia, encore appelé Georgine
par ma grand-mère, a engendré des milliers de variétés. Dans nos jardins, les
semences ne mûrissent pas. Alexandre de Humboldt a expédié les premiers dahlias
du Mexique à Madrid, principalement à cause des bulbes qu'il croyait
comestibles. Je me demande si l'étonnante variabilité de certaines espèces
répandues dans le monde botanique et zoologique peut se réduire à un
dénominateur commun. Cette propriété peut rester en sommeil jusqu'à ce qu'un
producteur la découvre. […] Ernst Jünger (1895-1998)
Sources :
Ernst Jünger, Soixante-dix s’efface, III, Journal 1981-1985, trad. Julien Hervier, Paris, éd. Gallimard, 1996, p. 408.
Paul Verlaine, Poèmes saturniens, Paris, éd. Librairie Générale Française, 1996, p. 85.

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