dimanche 14 janvier 2018

L'hiver dans la littérature : Henry David Thoreau (3)


"En hiver, le botaniste n'est pas obligé de rester confiné à ses livres et à son herbier et de renoncer à ses expéditions à l'extérieur, mais il peut porter son étude vers un secteur nouveau de physiologie végétale qu'on pourrait alors appeler du nom de botanique cristalline. L'hiver de 1837 fut exceptionnellement propice à cela. Durant le mois de décembre de cette année-là, le génie de la végétation sembla planer la nuit, avec une inhabituelle ténacité, au-dessus de ses lieux de prédilection estivaux. Il survint à plusieurs reprises une gelée blanche telle qu'on en voit rarement ici ou ailleurs, et dont les pleins effets ne sauraient jamais être observés une fois le soleil levé. Comme je partais tôt par un  matin calme et glacial, les arbres me semblèrent d'aériennes créatures des ténèbres surprises dans leur sommeil. D'un côté serrés les uns contre les autres avec leur chevelure grise s'écoulant dans une vallée retirée où le soleil n'avait pas encore pénétré et, de l'autre, fuyant en file indienne le long de quelques cours d'eau, tandis que les bosquets et les herbes, comme autant d'elfes et de fées nocturnes, cherchaient à cacher dans la neige leurs faîtes diminués. Vue de la rive élevée, la rivière semblait être d'une couleur vert jaunâtre alors que tout le paysage était blanc. Chaque arbre, chaque buisson, chaque brin d'herbe qui pouvait encore dresser sa tête au-dessus de la neige, était recouvert d'un épais feuillage de glace, correspondant feuille pour feuille à sa parure d'été." Henry David Thoreau (1817-1862)




"Je perdais de vue Dieu et l'homme, il n'y a qu'un instant, et la vie ne me paraissait plus aussi riche et merveilleuse, quand mon attention fut attirée par un flocon de neige sur ma manche. C'était un de ces flocons parfaits de forme, un cristal en forme d'étoile à six rais, comme une roue aplatie, mais les rais ressemblaient à de véritables petits pins disposés autour d'une paillette centrale. Ce petit objet, avec de nombreux compagnons, qui restait sans se fondre sur mon manteau, si parfait, si beau, me rappela que la Nature n'a pas encore perdu sa vigueur primitive. Pourquoi donc l'homme perdrait-il courage?... Je crois que le créateur du monde épuise tout son art dans chaque flocon et chaque goutte de rosée qu'il envoie sur la terre. Nous croyons que l'un prend forme mécaniquement, que l'autre tombe et coule : ce sont, en réalité, des produits de l'enthousiasme, des enfants de l'extase, achevés avec un art consommé. Il faut aimer la croûte terrestre sur laquelle nous demeurons, mieux que la croûte suave du pain et du gâteau. Il faut savoir tirer de la nourriture d'un tas de sable. Notre appétit doit être assez fort pour cela, sinon, c'est en vain que nous vivons." Henry David Thoreau (1817-1862)













Sources :
Henry David Thoreau, Histoire naturelle du Massachusetts, in : Cahier de l'Herne, dirigé par Michel Granger, 1994, p. 61 (premier extrait).
Henry David Thoreau, Journal 1837-1861, extraits choisis et traduits par R. Michaud et S. David, présentation de Kenneth White, Paris, éd. Denoël, 1986, 2001, pp. 192-193 (second extrait). 



L'hiver dans la littérature : Henry David Thoreau (2)

"Après une tranquille nuit d'hiver je m'éveillai avec l'idée confuse qu'on m'avait posé une question, à laquelle je m'étais efforcé en vain de répondre dans mon sommeil, comme quoi - comment - quand - où? 
Mais il y avait la Nature en son aube, et en qui vivent toutes les créatures, qui regardait par mes larges fenêtres avec un visage serein et satisfait, sans nulle question sur ses lèvres, à elle. Je m'éveillai à une question répondue, à la Nature et au grand jour. La neige  en couche épaisse sur la terre pointillée de jeunes pins, et jusqu'au versant de la colline sur laquelle ma maison est située semblaient me dire : En Avant ! La Nature ne pose pas de questions, et ne répond à nulle que nous autres mortels lui posions. Elle a, il y a longtemps, pris sa résolution. 'O Prince, nos yeux contemplent avec admiration et transmettent à l'âme le spectacle merveilleux et varié de cet univers. La nuit voile sans doute une partie de cette glorieuse création ; mais le jour vient nous révéler ce grand ouvrage, qui s'étend de la terre droit là-bas dans les plaines de l'éther'." Henry David Thoreau (1817-1862)













"Lorsque le sol était en partie dépouillé de neige, et que quelques journées chaudes en avaient séché tant soit peu la surface, il était charmant de comparer les premiers et tendres signes de l'année en bas âge pointant à peine à la majestueuse beauté de la végétation desséchée qui avait tenu tête à l'hiver, - immortelles, verges d'or, centinodes et gracieuses herbes sauvages, plus parlantes et plus intéressantes souvent qu'en été même, comme si la beauté n'en fût qu'aujourd'hui mûre ; jusqu'à la linaigrette, la massette, le bouillon blanc, le millepertuis, la spirée barbe, l'amourette, et autres plantes à tige forte, ces greniers inépuisés auxquels se régalent les premiers oiseaux, - habit décent, au moins, de la Nature veuve. Je me sens particulièrement attiré par le sommet ogival et en forme de gerbe du souchet ; il rappelle l'été à nos mémoires d'hiver, et compte parmi les formes que l'art aime à copier, qui dans le règne végétal ont avec les types déjà dans l'esprit de l'homme la même parenté que l'astronomie. C'est un style antique plus vieux que le grec ou l'égyptien. Maints phénomènes de l'Hiver sont suggestifs d'une indicible tendresse et d'une fragile délicatesse. Nous sommes accoutumés à entendre dépeindre ce roi comme un rude et furieux tyran, alors qu'avec toute la grâce d'un amoureux il adorne les tresse de l'Eté." Henry David Thoreau (1817-1862)






Source :
Henry David Thoreau, Walden ou la vie dans les bois, traduit de l'anglais par L. Fabulet, Paris, éd. Gallimard, 1922, pour la traduction française, pages : 283 et 308-309.

L'hiver dans la littérature : Henry David Thoreau (1)

Mystique, transcendantaliste, philosophe de la Nature, Thoreau fit l'expérience d'une vie solitaire dans une cabane près de l'étang de Walden, pendant laquelle il décrivit, entre autres, la beauté de la plus rude des saisons : l'hiver...

"En temps de fortes neiges, le sentier que je suivais pour venir de la grand-route à ma maison, long d'un demi-mille environ, eût pu se représenter par une ligne pointillée et sinueuse, avec de larges intervalles entre les points. Pendant une semaine de temps invariable je fis exactement le même nombre de pas, et de la même longueur, au retour et à l'aller, posant le pied de propos délibéré et avec la précision d'un compas dans mes propres et profondes traces, - à telle routine l'hiver nous ramène, - encore que souvent elles fussent remplies du propre bleu du ciel. Mais nul temps ne mettait un arrêt fatal à mes promenades, ou plutôt mes sorties, car il m'arrivait fréquemment de faire huit ou dix milles dans la plus profonde neige pour être exact au rendez-vous avec un hêtre, ou un bouleau jaune, ou quelque vieille connaissance parmi les pins ; lorsque la glace et la neige faisant s'affaisser leurs branches, et de la sorte aiguisant leurs cimes, avaient changé les pins en sapins ; me frayant un chemin jusqu'aux sommets des plus hautes collines lorsque la neige avait près de deux pieds d'épaisseur en terrain plat, et me faisant choir sur la tête une nouvelle avalanche à chaque pas ; ou parfois rampant et pataugeant jusque-là sur les mains et les genoux lorsque les chasseurs avaient gagné leurs quartiers d'hiver." Henry David Thoreau (1817-1862)


"En marchant le long de la longue chaussée construite pour le chemin de fer à travers les marais, il m'arriva plus d'une fois d'aller à l'encontre d'un vent impétueux et mordant, car nulle part n'a-t-il plus libre carrière ; et le gel m'avait-il frappé sur une joue, que, tout païen que je fusse, je lui présentais l'autre aussi." Henry David Thoreau (1817-1862)
















Source :
Henry David Thoreau, Walden ou la vie dans les bois, traduit de l'anglais par L. Fabulet, Paris, éd. Gallimard, 1922, pour la traduction française, pages : 264 et 265.