"En hiver, le botaniste n'est pas obligé de rester confiné à ses livres et à son herbier et de renoncer à ses expéditions à l'extérieur, mais il peut porter son étude vers un secteur nouveau de physiologie végétale qu'on pourrait alors appeler du nom de botanique cristalline. L'hiver de 1837 fut exceptionnellement propice à cela. Durant le mois de décembre de cette année-là, le génie de la végétation sembla planer la nuit, avec une inhabituelle ténacité, au-dessus de ses lieux de prédilection estivaux. Il survint à plusieurs reprises une gelée blanche telle qu'on en voit rarement ici ou ailleurs, et dont les pleins effets ne sauraient jamais être observés une fois le soleil levé. Comme je partais tôt par un matin calme et glacial, les arbres me semblèrent d'aériennes créatures des ténèbres surprises dans leur sommeil. D'un côté serrés les uns contre les autres avec leur chevelure grise s'écoulant dans une vallée retirée où le soleil n'avait pas encore pénétré et, de l'autre, fuyant en file indienne le long de quelques cours d'eau, tandis que les bosquets et les herbes, comme autant d'elfes et de fées nocturnes, cherchaient à cacher dans la neige leurs faîtes diminués. Vue de la rive élevée, la rivière semblait être d'une couleur vert jaunâtre alors que tout le paysage était blanc. Chaque arbre, chaque buisson, chaque brin d'herbe qui pouvait encore dresser sa tête au-dessus de la neige, était recouvert d'un épais feuillage de glace, correspondant feuille pour feuille à sa parure d'été." Henry David Thoreau (1817-1862)
"Je perdais de vue Dieu et l'homme, il n'y a qu'un instant, et la vie ne me paraissait plus aussi riche et merveilleuse, quand mon attention fut attirée par un flocon de neige sur ma manche. C'était un de ces flocons parfaits de forme, un cristal en forme d'étoile à six rais, comme une roue aplatie, mais les rais ressemblaient à de véritables petits pins disposés autour d'une paillette centrale. Ce petit objet, avec de nombreux compagnons, qui restait sans se fondre sur mon manteau, si parfait, si beau, me rappela que la Nature n'a pas encore perdu sa vigueur primitive. Pourquoi donc l'homme perdrait-il courage?... Je crois que le créateur du monde épuise tout son art dans chaque flocon et chaque goutte de rosée qu'il envoie sur la terre. Nous croyons que l'un prend forme mécaniquement, que l'autre tombe et coule : ce sont, en réalité, des produits de l'enthousiasme, des enfants de l'extase, achevés avec un art consommé. Il faut aimer la croûte terrestre sur laquelle nous demeurons, mieux que la croûte suave du pain et du gâteau. Il faut savoir tirer de la nourriture d'un tas de sable. Notre appétit doit être assez fort pour cela, sinon, c'est en vain que nous vivons." Henry David Thoreau (1817-1862)
Henry David Thoreau, Histoire naturelle du Massachusetts, in : Cahier de l'Herne, dirigé par Michel Granger, 1994, p. 61 (premier extrait).
Henry David Thoreau, Journal 1837-1861, extraits choisis et traduits par R. Michaud et S. David, présentation de Kenneth White, Paris, éd. Denoël, 1986, 2001, pp. 192-193 (second extrait).