« Ne me demandez pas de vous accompagner dans la
moisson à midi, car je suis vieux comme Booz. Pourtant, c’est l’heure où elle
est dans sa pleine magnificence. Je ferai la sieste auprès de la source. Que
seules, les vierges gracieuses affrontent le soleil : leurs cheveux sont
pleins d’ombre. Et qu’elles me rapportent, s’inclinant devant moi avec respect,
des épis de blé roux, déjà blancs de farine et, encore, des bluets détachés du
ciel torride, et des coquelicots noirs à force d’être rouges, braises dérobées
à la terre. » Francis Jammes (1868-1938)
Les champs de blés sont un élément emblématique
des paysages européens. Et, en même temps, le microcosme favori de certaines
plantes adventices, appelées « messicoles » : qui poussent dans les
moissons. Quatre fleurs sauvages étaient autrefois inséparables dans cette
catégorie : coquelicots, bleuets, matricaires et nielles des blés. Si les trois
premières se rencontrent toujours en bordure des cultures céréalières, la
quatrième de ces « mauvaises herbes » – nielle des blés – en a été
définitivement éradiquée, ses graines toxiques nuisant à la qualité des
récoltes. La touche violette de cette gracieuse Caryophyllacée, qui allait si
bien avec le rouge, le bleu et le blanc de ses compagnes, ne se rencontre aujourd’hui
que dans des prairies artificielles. Il reste heureusement d’autres plantes
sauvages poussant en bordure des champs de blé. Elles sont moins connues, mais
tout aussi charmantes et précieuses pour la biodiversité : liserons, vesces,
gaillets, pieds d’alouette, carottes sauvages… Sans oublier les chardons et les
bardanes…
Salicaire (Liatris salicaria)
Marguerite (Matricaria recutita)
"Le 9 juillet 1838. - Premier jour des moissons. Rien n'est joli à la campagne comme des champs de blé mûr, d'une dorure admirable. Pour peu que le vent souffle, ces épis coulant l'un sur l'autre font l'effet des vagues; [...]"
Eugénie de Guérin
« Il est deux fleurs silencieuses en quelque sorte,
et à peu près dénuées d’odeur, mais qui, par leur attitude assez durable,
m’attachent à un point que je ne saurais dire. Les souvenirs qu’elles suscitent
ramènent fortement au passé, comme si ces liens des temps annonçaient des jours
heureux. Ces fleurs simples, ce sont le barbeau des champs et la hâtive
pâquerette, la marguerite des prés. Le barbeau est la fleur de la vie rurale.
Il faudrait le revoir dans la liberté des loisirs naturels, au milieu des blés,
au bruit des fermes, au chant des coqs, sur le sentier des vieux
cultivateurs : je ne voudrais pas répondre que cela quelquefois n’allât
jusqu’aux larmes.»
Etienne Pivert de Senancour (1770-1848)
[Après avoir admiré les aubépines en fleur, à Combray, du côté de Méséglise, Marcel Proust poursuivait sa promenade par les champs de blés…]
« Je me détournais d’elles un moment, pour les
aborder ensuite avec des forces plus fraîches. Je poursuivais jusque sur le
talus qui, derrière la haie, montait en pente raide vers les champs, quelque
coquelicot perdu, quelques bluets restés paresseusement en arrière, qui le
décoraient ça et là de leurs fleurs comme la bordure d’une tapisserie où
apparaît clairsemé le motif agreste qui triomphera sur la panneau ; rares
encore, espacés comme des maisons isolées qui annoncent déjà l’approche d’un village,
ils m’annonçaient l’immense étendue où déferlent les blés, où moutonnent les
nuages, et la vue d’un seul coquelicot hissant au bout de son cordage et
faisant cingler au vent sa flamme rouge, au-dessus de sa bouée graisseuse et
noire, me faisait battre le cœur, comme un voyageur qui aperçoit sur une terre
basse une première barque échouée que répare un calfat, et s’écrie, avant de
l’avoir encore vue : « La Mer ! » Marcel Proust (1871-1922)
[Deschartres, le précepteur d’Aurore Dupin,
future George Sand, entreprend de lui enseigner les avantages de la propriété.
Mais celle-ci, par réaction, se jette « dans le communisme le plus aveugle
et le plus absolu »] : « [...] Je l’écoutais d’un air de
complaisance, et, lorsqu’au bout d’un instant il voulait me faire répéter ma
leçon de propriétaire, il se trouvait que je ne l’avais pas entendue, ou que je
l’avais déjà oubliée. Ses chiffres ne me disaient rien ; je savais très
bien dans quel blé poussaient les plus belles nielles et les plus belles gesses
sauvages, dans quelle haie je trouverais des coronilles et des saxifrages, dans
quel pré des mousserons ou des morilles, sur quelles fleurs, au bord de l’eau,
se posaient les demoiselles vertes et les petits hannetons bleus ; mais il
m’était impossible de lui dire si nous étions sur nos terres ou sur celles du
voisin, où était la limite du champ, combien d’ares, d’hectares ou de centiares
renfermait cette limite, si la terre était de première ou de troisième qualité,
etc. Je le désespérais, j’étouffais des bâillements spasmodiques et je
finissais par lui dire des folies qui le faisaient rire et gronder en même
temps. « Ah ! pauvre tête, pauvre cervelle, disait-il en soupirant. C’est
absolument comme son père : de l’intelligence pour certaines choses
inutiles et brillantes, mais néant en fait de notions pratiques ! pas de
logique, pas un grain de logique ! » George Sand (1804-1876)
Nielle des blés (Agrostemma githago)Liseron des champs (Convolvulus arvensis)
Vesce jaune (Vicia lutea)
Pied d'alouette (Consolida regalis)
Bouillon blanc (Verbascum thapsus)
Carotte sauvage (Daucus carota)
Cirse commun (Cirsium vulgare)
Grande Bardane (Arctium lappa)
Gaillet jaune (Galium verum)
Rosier rugueux (Rosa rugosa)
Sources :
Francis Jammes, Champêtreries et méditations, Paris, éd. Horizons de France, 1930, p. 101.
Gerard Manley Hopkins, Carnets - Journal - Lettres, trad. de l'anglais par H. Bokanowski et L.-R. des Forêts, p. 161.
Maurice et Eugénie de Guérin, Les plus belles pages, Paris, éd. Mercure de France, 1965, p. 88.
Etienne Pivert de Senancour, Obermann, Paris, éd. Gallimard, 1984, p. 467.
Marcel Proust, Du côté de chez Swann, Paris, éd. Gallimard, 1988, p. 137.
George Sand, Histoire de ma vie, Paris, éd. Librairie
Générale Française, 2004, p. 331.