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samedi 15 juillet 2017

Blés et plantes messicoles

« Ne me demandez pas de vous accompagner dans la moisson à midi, car je suis vieux comme Booz. Pourtant, c’est l’heure où elle est dans sa pleine magnificence. Je ferai la sieste auprès de la source. Que seules, les vierges gracieuses affrontent le soleil : leurs cheveux sont pleins d’ombre. Et qu’elles me rapportent, s’inclinant devant moi avec respect, des épis de blé roux, déjà blancs de farine et, encore, des bluets détachés du ciel torride, et des coquelicots noirs à force d’être rouges, braises dérobées à la terre. » Francis Jammes (1868-1938)


Les champs de blés sont un élément emblématique des paysages européens. Et, en même temps, le microcosme favori de certaines plantes adventices, appelées « messicoles » : qui poussent dans les moissons. Quatre fleurs sauvages étaient autrefois inséparables dans cette catégorie : coquelicots, bleuets, matricaires et nielles des blés. Si les trois premières se rencontrent toujours en bordure des cultures céréalières, la quatrième de ces « mauvaises herbes » – nielle des blés – en a été définitivement éradiquée, ses graines toxiques nuisant à la qualité des récoltes. La touche violette de cette gracieuse Caryophyllacée, qui allait si bien avec le rouge, le bleu et le blanc de ses compagnes, ne se rencontre aujourd’hui que dans des prairies artificielles. Il reste heureusement d’autres plantes sauvages poussant en bordure des champs de blé. Elles sont moins connues, mais tout aussi charmantes et précieuses pour la biodiversité : liserons, vesces, gaillets, pieds d’alouette, carottes sauvages… Sans oublier les chardons et les bardanes… 

Salicaire (Liatris salicaria)
Marguerite (Matricaria recutita)





"Le 9 juillet 1838. - Premier jour des moissons. Rien n'est joli à la campagne comme des champs de blé mûr, d'une dorure admirable. Pour peu que le vent souffle, ces épis coulant l'un sur l'autre font l'effet des vagues; [...]"
Eugénie de Guérin







« Il est deux fleurs silencieuses en quelque sorte, et à peu près dénuées d’odeur, mais qui, par leur attitude assez durable, m’attachent à un point que je ne saurais dire. Les souvenirs qu’elles suscitent ramènent fortement au passé, comme si ces liens des temps annonçaient des jours heureux. Ces fleurs simples, ce sont le barbeau des champs et la hâtive pâquerette, la marguerite des prés. Le barbeau est la fleur de la vie rurale. Il faudrait le revoir dans la liberté des loisirs naturels, au milieu des blés, au bruit des fermes, au chant des coqs, sur le sentier des vieux cultivateurs : je ne voudrais pas répondre que cela quelquefois n’allât jusqu’aux larmes.»
Etienne Pivert de Senancour (1770-1848)

[Après avoir admiré les aubépines en fleur, à Combray, du côté de Méséglise, Marcel Proust poursuivait sa promenade par les champs de blés…]
« Je me détournais d’elles un moment, pour les aborder ensuite avec des forces plus fraîches. Je poursuivais jusque sur le talus qui, derrière la haie, montait en pente raide vers les champs, quelque coquelicot perdu, quelques bluets restés paresseusement en arrière, qui le décoraient ça et là de leurs fleurs comme la bordure d’une tapisserie où apparaît clairsemé le motif agreste qui triomphera sur la panneau ; rares encore, espacés comme des maisons isolées qui annoncent déjà l’approche d’un village, ils m’annonçaient l’immense étendue où déferlent les blés, où moutonnent les nuages, et la vue d’un seul coquelicot hissant au bout de son cordage et faisant cingler au vent sa flamme rouge, au-dessus de sa bouée graisseuse et noire, me faisait battre le cœur, comme un voyageur qui aperçoit sur une terre basse une première barque échouée que répare un calfat, et s’écrie, avant de l’avoir encore vue : « La Mer ! » Marcel Proust (1871-1922)
Coquelicot (Papaver rhoeas)
[Deschartres, le précepteur d’Aurore Dupin, future George Sand, entreprend de lui enseigner les avantages de la propriété. Mais celle-ci, par réaction, se jette « dans le communisme le plus aveugle et le plus absolu »] : « [...] Je l’écoutais d’un air de complaisance, et, lorsqu’au bout d’un instant il voulait me faire répéter ma leçon de propriétaire, il se trouvait que je ne l’avais pas entendue, ou que je l’avais déjà oubliée. Ses chiffres ne me disaient rien ; je savais très bien dans quel blé poussaient les plus belles nielles et les plus belles gesses sauvages, dans quelle haie je trouverais des coronilles et des saxifrages, dans quel pré des mousserons ou des morilles, sur quelles fleurs, au bord de l’eau, se posaient les demoiselles vertes et les petits hannetons bleus ; mais il m’était impossible de lui dire si nous étions sur nos terres ou sur celles du voisin, où était la limite du champ, combien d’ares, d’hectares ou de centiares renfermait cette limite, si la terre était de première ou de troisième qualité, etc. Je le désespérais, j’étouffais des bâillements spasmodiques et je finissais par lui dire des folies qui le faisaient rire et gronder en même temps. « Ah ! pauvre tête, pauvre cervelle, disait-il en soupirant. C’est absolument comme son père : de l’intelligence pour certaines choses inutiles et brillantes, mais néant en fait de notions pratiques ! pas de logique, pas un grain de logique ! » George Sand (1804-1876)
Nielle des blés (Agrostemma githago)
Liseron des champs (Convolvulus arvensis)
Vesce jaune (Vicia lutea)
Pied d'alouette (Consolida regalis)
Bouillon blanc (Verbascum thapsus)
Carotte sauvage (Daucus carota)
Cirse commun (Cirsium vulgare)
Grande Bardane (Arctium lappa)
Gaillet jaune (Galium verum)
Rosier rugueux (Rosa rugosa)
Sources :
Francis Jammes, Champêtreries et méditations, Paris, éd. Horizons de France, 1930, p. 101.
Gerard Manley Hopkins, Carnets - Journal - Lettres, trad. de l'anglais par H. Bokanowski et L.-R. des Forêts, p. 161.
Maurice et Eugénie de Guérin, Les plus belles pages, Paris, éd. Mercure de France, 1965, p. 88.
Etienne Pivert de Senancour, Obermann, Paris, éd. Gallimard, 1984, p. 467.
Marcel Proust, Du côté de chez Swann, Paris, éd. Gallimard, 1988, p. 137.
George Sand, Histoire de ma vie,  Paris, éd. Librairie Générale Française, 2004, p. 331.