D’imposants troncs d’un gris argenté sur une terre orangée : l’allée de baobabs (Adansonia digitata) à Shilin procure une ambiance de savanes d’Afrique en plein Taipei. En levant un peu la tête, on remarque les magnifiques fleurs blanc ivoire de ces géants végétaux, suspendues au bout de longs pédoncules. Les fleurs laisseront ensuite la place aux curieux fruits duveteux, vert kaki. Les baobabs ont beau donner l’impression d’une force hors du commun, ils sont parmi les premiers arbres à subir la puissance destructrice des typhons de fin d’été. Chaque année, en septembre, leurs silhouettes, mutilées par la force du vent, se modifient considérablement. Et chaque année, ils prouvent que leur capacité de régénération est plus grande que n’importe quelle adversité.
« Prodige de force, le
baobab élève ses masses de fer comme des piliers solennels qui n’ont besoin,
pour se tenir debout et pour grandir, ni du calcul de l’architecte ni du labeur
du maçon. Prodige de grâce, l’arbre du voyageur dispose en un seul éventail ses
molles et longues feuilles, dressant à leur ombre l’épi gigantesque de ses
fleurs en forme d’hirondelles.
Chacun s’est développé suivant une loi personnelle et immuable, déjà toute dans la graine et dont les différents articles se sont révélés à leur heure. Il ne fallut que du temps pour que vienne à son plein empire une majesté faite tantôt de stable puissance et tantôt d’élégance concentrée, tantôt colonne et tantôt draperie. La simple durée suffit à ces structures sûres d’elles-mêmes dans la force comme dans la grâce, pour qu’elles confondent en leur croissance la vie et l’art. Publiant le miracle d’une beauté naturelle, d’un même mouvement, elles s’acquittent de vivre et deviennent chefs-d’œuvre. Tout fut aisance, tout fut patience, tout fut paresse. Il n’y eut qu’à consentir. Il ne fallait que laisser faire le simple écoulement des jours pour aboutir immanquablement à la splendeur. La sève et la saison furent les artisans uniques de tant de sortilèges, dont la facilité redoutable décourage les sueurs de l’homme. » Roger Caillois (1913-1978)
Source :
Roger Caillois, "Les arbres de Lapa", in : Sagesse des arbres, textes choisis et présentés par Benoît Desombres, Paris, éd. Calmann-Lévy, 2001, pp. 23-24.
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