Difficile d’imaginer
le paysage de Taiwan sans cette touffe de feuilles portée par un tronc gris
clair en toute saison. Arrivé en Asie d’Amérqiue Centrale à la fin du XVIIIe siècle,
le papayer (Carica papaya) est aujourd’hui cultivé à grande échelle dans cette
partie du monde, et se naturalise très facilement. C’est un arbre surprenant,
car on le rencontre dans des endroits les plus insolites : collé à un mur ;
veillant, solitairement, sur un lopin de terre cultivée ; ou surgi en plein
milieu de terrains vagues... Symbole, pour beaucoup, des délices dispensés généreusement
et en permanence par la Nature sous les Tropiques, le papayer séduit aussi par
l’exquis parfum de ses fleurs, mélange de freesia et de citron…
A quelque distance de là est un rocher assez éloigné de la cascade pour qu'on y soit pas étourdi du bruit de ses eaux, et qui en est assez voisin pour y jouir de leur vue, de leur fraîcheur et de leur murmure. Nous allions quelquefois dans les grandes chaleurs dîner à l'ombre de ce rocher, madame de la Tour, Marguerite, Virginie, Paul et moi. Comme Virginie dirigeait toujours au bien d'autrui ses actions même les plus communes, elle ne mangeait par un fruit à la campagne qu'elle n'en mît en terre les noyaux ou les pépins : "Il en viendra, disait-elle, des arbres qui donneront leurs fruits à quelque voyageur, ou au moins à un oiseau". Un jour donc qu'elle avait mangé une papaye au pied de ce rocher, elle y planta les semences de ce fruit. Bientôt après il y crût plusieurs papayers, parmi lesquels il y en avait un femelle, c'est-à-dire qui porte des fruits. Cet arbre n'était pas si haut que le genou de Virginie à son départ ; mais comme il croît vite, deux ans après il avait vingt pieds de hauteur, et son tronc était entouré dans sa partie supérieure de plusieurs rangs de fruits mûrs. Paul, s'étant rendu par hasard dans ce lieu, fut rempli de joie en voyant ce grand arbre sorti d'une petite graine qu'il avait vu planter par son amie […]. Bernardin de Saint-Pierre (1737-1814), Paul et Virginie