dimanche 15 avril 2018

Les Pensées...

Les pensées, appartenant à la famille des Violacées, poussent dans le monde entier. Elles se distinguent de leurs célèbres cousines, les violettes, par l'orientation de leurs pétales : tandis que les violettes ont deux pétales dirigés vers le haut et trois vers le bas, les pensées ont quatre pétales dirigés vers le haut et un seul vers le bas. Le croisement de différentes espèces sauvages a donné naissance à d'innombrables variétés cultivées aux pétales veloutés, se déclinant dans une vaste gamme de coloris - unis ou mélangés de façon plus ou moins contrastée - et ornées, très souvent, de dessins centraux marqués, dans lesquels on peut voir une certaine ressemblance avec le visage humain. Ceci expliquerait peut-être le nom vernaculaire de cette ravissante Violacée : "pensée", tant ces "visages" donnent l'impression d'être "intelligents"... Cette caractéristique des pensées n'a pas échappé à Jean de Bosschère qui l'évoque dans son livre La fleur et son parfum...

"C'était chaque matin. Dans la cour, l'aube studieuse ramenait ses buées. Elle laissait aux ourlets de toutes les feuilles le juste poids d'un semis de cristal. Le brouillard d'aurore ne s'était pas encore détaché des Vignes et des Pois-de-senteur du courtil que je traversais. Mais plus haut, gravissant les marches qui conduisaient au jardin, j'émergeais dans une zone purifiée où déjà le soleil, dans l'haleine bleue, réveillait ses corails et ses cuivres, promesses des pourpres et des ors d'une nouvelle journée.
Debout à l'entrée du territoire des fleurs, si je baissais le regard, il était salué par des centaines de corolles de Pensées. Avant mon arrivée, pour témoigner de mon héliotropisme, elles admiraient les reflets du soleil qui, préparant son introït, réunissait ses dards et ses flèches. Dès que je m'arrêtais, ébloui, sur la plus haute marche, toutes ces corolles, tous ces masques saluaient le dieu du jardin. Laissons-nous croire qu'il en était ainsi. Peut-être mon amour des fleurs, surtout le matin quand les tristes avatars de la journée n'ont pu rien saccager, avait la force et la pureté de donner à chaque Pensée une âme qui, sans tarder, pour son dieu, inventait un culte muet. Après le temps que se donne pour retomber une fusée de feu d'artifice, tous ces regards, qui me renvoyaient mes saluts émus, venaient sans malice anéantir ma prétention de comprendre, m'assuraient même que jamais nul homme n'avait pu exprimer l'émotion qu'il éprouvait devant le ciel étoilé brusquement découvert, ou dans la présence du mystère intimidant de quelques dynasties de Pensées, immobiles dans un matin encore vierge. A l'aube, j'imagine que notre attention est encore disponible quand notre regard tombe brusquement sur les petits visages colorés des Pensées. Peu d'hommes sensibles échappent au trouble nuancé de joie que fait éprouver cette insistante compagnie de corolles. Ces menues faces humaines qui nous regardent provoquent en nous une impression sentimentale. Si le soleil est prêt à se lever derrière nous, toutes les faces expectantes semblent déjà se tourner vers notre arrivée. Comment ne pas y voir le signe d'un accueil cordial?"



















Source:
Jean de Bosschère, La fleur et son parfum, éd. Klincksieck, 2015, pp. 12-13.

5 commentaires:

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    1. Bonjour Gégé. Merci pour ton commentaire. Eh oui, ce blog n'est pas "près" de changer d'orientation… Il parle toujours de la nature, qui est sans doute la plus belle au moment où le soleil est "prêt" à se lever… Merci pour ta lecture attentive des extraits cités. J'aime les descriptions de la nature dans les oeuvres littéraires. C'est très intéressant de savoir quel écrivain a parlé de quelle fleur. Je suis contente que ce post t'ait permis de mettre le nom sur ces petits "visages". Bonne journée!

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  2. Grâce à ton blog, je viens d’apprendre que « la pensée » est un nom de fleur ! Lorsque j’ai vu le titre, j’ai cru que tu allais parler de tes « pensées » personnelles et j’en ai été un peu étonné. Mais en fait, non, il s’agit toujours de la nature 😉 J’ai beaucoup apprécié l’idée que tu cites de temps à autre des textes concernant la fleur ou le paysage dont tu parles. Le temps étant peu et la vie étant courte, c’est toujours grâce au partage des autres qu’on pourrait enrichir plus facilement et rapidement nos connaissances.

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  3. Bratki to takie wiosenne iskierki radości.

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  4. To prawda. Są niezwykle urocze. Trudno sobie wyobrazić wiosny bez bratków.

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